Avant-propos bog data
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Avant-propos bog data

bog data, le travail en mutation mèmes, différends et écosophie de Madeleine Aktypi

par Raphaël Pigeat

Bog data, couverture de l'édition

Sous leurs emballages hyperdesignés, les smartphones nous somment de travailler presque partout #interfacé.e.s à eux, nous produisons de la valeur sans répit. ~ mais pour qui & pour quel monde ?

// si le big data et le partage du travail & des données sont avancés comme les réponses à tous les maux que l'avenir nous réserve, bog data figure la volonté de saisir notre situation telle qu'elle est : sans garantie, sans transparence, opaque comme la boue.*
//*comment alors penser & survivre dans ce marais ?

bog data de Madeleine Aktypi, illustration Mehdi Vilquin, mise en page Vincent Gebel ©Cité du design est le résultat d'un programme de recherche financé par le pôle recherche de la Cité du design de 2015 à 2016.

Passer de la cuisine des objets au salon des pratiques

Vivre à Saint-Étienne au XXIe siècle, c'est vivre, comme d'autres Européens, à contre-courant d'emprises qui englobent la confiscation des mots, des corps, des ressources, du monde, par ce qu'on nomme, sans plus de précisions : finance, pouvoirs, dominants, puissants, castes, groupes, autorités, potentats... Cette énergie singulière de la nage dans les turbulences s'accorde parfaitement à la radicalité du design. Nous ne parlons pas ici du design qui vient de la capitale, du design des codes et des statuts en provenance de grands centres de production et d'influence. Nous parlons du design d'un mode de vie dont la ville en renouvellement permanent serait l'espace expérimental1 et dont les habitants, dans leurs pratiques, seraient les inventeurs.
Pour ceux qui vivent cette expérience du design à Saint-Étienne, ce serait ce « droit à la ville2 » naissant. À condition, toutefois, de donner une « valeur d'usage par l'appropriation de la vie quotidienne3 » aux phénomènes de rénovation urbaine, à travers les expérimentations menées directement sur le territoire, avec les habitants ; ce qui, aujourd'hui, commence à singulariser Saint-Étienne. On pourrait affirmer en acceptant une production collective du cadre de vie comme une tentative d'absorber les crises permanentes de ce siècle : Saint-Étienne fut la ville du travail de la matière première, elle pourrait être la ville de la matière urbaine, de la matière collective, le produit d'une richesse enfouie en soi, à consacrer à l'invention d'un mode de vie4.

 Même aujourd'hui le futur est n'importe quoi, pourvu qu'il y ait un aileron dessus.

James Graham Ballard

Ex-ville des sixties / next-ville des twenties

La ville du travail de la matière première a la forme urbaine de ses industries passées. Au tournant des années 1960, Saint-Étienne entre en récession, comme la plupart des villes industrielles d'Europe5. Les crises s'enchaînent6, jusqu'au renouveau actuel, porté par l'enrichissement généralisé de l'Europe, au prix de contradictions violentes et de crispations réactionnaires, d'une part, mais aussi à travers la naissance d'une stratégie « design » de la ville. Depuis 20097, la dimension extraordinaire de la Cité du design a dérouté définitivement Saint-Étienne de son ancienne forme urbaine et administrée. Ce laboratoire de recherche et d'innovation s'est répandu en laboratoire vivant sur le site de la Manufacture d'armes, devenu le quartier créatif emblématique du rebond stéphanois. Aujourd'hui labellisée Ville Créative design Unesco8, mais aussi French Tech-Design Tech9, la ville, territoire d'expérimentation, s'empare de ses espaces pour élaborer une construction partagée que la Cité du design, parmi d'autres acteurs, tente de rendre effective, en défendant la dimension sociale. Cette singularité du design « à la stéphanoise » n'est pas nouvelle. Elle est née d'une construction intuitive d'un design à faire collectivement : dès la première édition de la Biennale Internationale Design Saint-Étienne, en 1998, apparaissait, en filigrane, la coproduction d'un cadre de vie avec les habitants10. Le design, moteur économique pour certains, devenait simultanément une méthodologie pour repenser la vie quotidienne, le social des jours courants. Le terreau stéphanois s'y prêtait à merveille, tant la ville moyenne regorgeait des difficultés et des potentiels liés à sa taille et à sa localisation, dont la pensée créative pouvait s'emparer. Aujourd'hui, elle vit les mutations numériques bouleversant les modes de vie et les façons de travailler au même rythme que les grandes villes.

Big or Bog

La confrontation des outils numériques avec les crises - écologiques, économiques, terroristes - qui agitent successivement nos organisations sociales entraîne de multiples bouleversements de nos sociétés : quand ce nouveau paradigme technique digital permet à la fois la mondialisation des données et des ressources, mais aussi organise la mise en liaison de toute une partie de l'humanité11, et se retrouve confronté à des crises multiples d'origine humaine (assemblées sous le concept « anthropocène »), nous avons affaire à un ensemble de questions fondamentales, auxquelles nous souhaitons apporter notre réflexion de designers. La réforme du Code du travail, entreprise cette année 2016, met d'ailleurs en lumière les analyses critiques portées par les milieux intellectuels depuis plusieurs décennies : le néolibéralisme déployé dans les années 1980 atteint les équilibres sociaux de façon radicale. Les temps sont durs, les rapports de force entre les acteurs sociaux exacerbés. La technologie numérique généralise les points de tension en même temps qu'elle excite les imaginaires. Des eldorados apparaissent ici et là sur la toile : bitcoin, trading haute fréquence, big data, réseaux sociaux numériques, etc. Tous détruisent puis reconstruisent fondamentalement les espaces d'échange, les organisations humaines et les environnements traditionnels. Telle une coulée de boue, ces innovations noient le paysage en lui donnant un autre aspect, indéfini pour le moment, mais probablement un paysage qu'il nous faudra comprendre dans son fonctionnement. Cette approche de la donnée comme un ensemble glauque, projet de cet ouvrage écrit par Madeleine Aktypi et illustré par Mehdi Vilquin. bog data est d'abord un choix de recherche consistant à se positionner dans un tout autre paradigme que celui porté par les grands groupes GAFA et autres Weibo12 : la donnée n'est pas claire, le Web du partage, sujet du programme de recherche qui a généré cet ouvrage13, produit de nouveaux rapports de soumission des uns aux autres. Le travail est dissimulé dans les tâches anodines de la toile, les revenus sont absorbés par de richissimes entreprises bien éloignées de la moindre velléité de partage des bénéfices. Le Web du partage est une illusion pour ceux qui l'espèrent ; il est une aubaine pour ceux qui l'exploitent.

Promesse de la donnée et promesse de travail

Deux axes de travail portés par le pôle Recherche de la Cité du design14 trouvent des échos dans cet ouvrage. D'une part, une hypothèse formée comme préambule à la réflexion sur les données : il existerait une donnée « usager » qui échapperait au contrôle des opérateurs, une donnée encore en gestation, à laquelle on pourrait apporter de la valeur, de l'interprétation en tant qu'individu possédant. Une donnée que cet individu préserverait le temps qui lui convient, sans la déléguer à quiconque, qu'il pourrait utiliser, manipuler à son gré, valoriser. Nous avons intitulé ce champ de recherche Capta vs Data15, les capta que nous avons opposées dès le départ aux big data, en vue de constituer une opposition fertile, pour bâtir une controverse16 immédiate permettant de mieux penser collectivement la donnée individuelle et en concevoir un design. Le deuxième axe, Working Promesse pour la Biennale Internationale Design 2017, est celui des mutations du travail. Le travail est l'une des préoccupations majeures de notre société. À la fois rémunérateur et statutaire, il est une promesse d'émancipation et d'avenir. Rejeton du rêve du plein-emploi généralisé, il est au cœur des attentions politiques et économiques, mais, au début de ce XXIe siècle, il est en pleine mutation, bouleversé par le temps réel de la mondialisation17 et par sa technologie numérique embarquée. Apparition récente, le digital labor18 repose sur deux piliers essentiels : l'outil technologique et, simultanément, la dérégulation des marchés du travail. Penser et produire des services, des organisations et des objets pour une société où les mutations du travail reposent sur des organisations entièrement gérées par des algorithmes, voire sur des relations inter-machines, et où le domestique disparaît au profit d'un espace de marchandisation généralisée englobant chaque instant de la vie, modifie déjà considérablement le rapport du designer à sa propre production. Or, désormais, ce designer ne sera plus dans un rapport de symétrie d'homme à homme, entre lui et l'usager, mais se retrouvera confronté à la nécessité de produire pour des systèmes, pour des ensembles complexes dont l'immatérialité le laissera seul face à son propre projet de vie, face à son propre engagement. bog data, résultat du projet de recherche Web du partage, unit à sa manière mutations du travail et Capta vs Data en un ouvrage socle nous permettant de nous projeter au-delà des apparences confuses et des réalités masquées.

par Raphaël Pigeat


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