F=F extraits
Textes

F=F extraits

(Fanzine = Fenêtre)

par Olivier Peyricot

Textes de Anne Chaniolleau & Olivier Peyricot, 2013

F=F, AC&OP 2013

1. Editorial

D’où parle-t-on dans F=F ?

Le design était devenu un métier à force d’artificiel dans nos veines.
Il était d’un ennui mortel tant il excitait le goût de l’anecdote.
Il passait son temps en dissimulant le réel, jusqu’à en prendre sa place.
Mais souvenez-vous : le design contenait un projet de vie au tout début.
Il ne devait pas avoir de limites formelles, quoiqu’on en raconta.
Il devait être un espace collectif où l’on réclamait son propre espace.
Comme projet, il pouvait se designer lui-même, s’auto-générer, se modeler.

Ce design oublié et à venir, considère que depuis toujours le cadre de vie est une énigme.
Alors vint l’idée d’un fanzine, de recherche, sur le cadre de vie.

Fanzine = Fenêtre

Ce numéro 1 décrit un espace vierge pour déployer le projet. C’est en quelque sorte une carte, un manifeste, un pensum, un poème, un almanach, un palimpseste, un conte. C’est au Nord une critique des formes, des ressources. C’est au Sud la mise en œuvre du corps pour lire, manipuler ce fanzine à la taille d’une fenêtre. C’est à l’Est le risque d’une embolie cardiaque lorsque vous comprenez que chaque phrase est une déclaration de guerre, une possibilité de rencontre, un mot d’amour, un nourrisson. Et à l’Ouest, le paysage des récits infinis, pour ruisseler, transhumer, parler… et échanger ce capital immatériel redéfini, au design parfait. Voilà l’économie du projet F=F.

La recherche en design

Qui cherche vraiment, trouvera les piliers enfouis de nos pratiques.
A commencer par une figure du designer qui se dessine entre majordome, élu, chaman. Personnage clé de la redistribution sociale des responsabilités. Regardez au PS, ils esquissèrent même un projet post-matérialiste ! C’est très responsable, car le socialisme fut pensé par quelques designers d’importance de Fourier à Morris. Depuis plus deux siècles, le socialisme affleure dans la pensée ambitieuse du cadre de vie. L’excitation gagne lorsqu’il annonce un mémorandum sur la fin d’un matérialisme d’accumulation (politiser le design serait pour notre part certainement plus judicieux). Toutefois les printemps sont maintenant légions. Soubresauts récents et salutaires, deux grandes perturbations nous obligent à repenser notre rôle. D’une part la saturation matérielle planétaire rend nos pratiques complètement existentielles, d’autre part l’objet fragmenté à l’échelle planétaire unifie les aliénations, rend tangible un agglomérat obscène des ressources matérielles : il faut dès maintenant se préoccuper de l’espace réel du projet, c’est à dire de son corps politique étendu.

A voix haute

F=F est un fanzine de recherche en design. Il franchit des seuils de conception et de théorie sans aucune déférence -soumission-, mais avec la charité du maitre de ces terres, il les embellit. On parlera dès lors de cadre de vie.
F=F sert à élaborer des théories pour anticiper l’évolution de la pratique. Méthodique donc. Si la prose doit être adaptée à l’exploration, les textes seront multiples dans leurs formes. Les emprunter sera initiation doublée de pratique.
F=F est beau dans son corps et dans son âme : c’est un objet plein de sens. Car ce fanzine est une fenêtre.

Notice

Les gars entrent dans la forêt, les gars entrent dans la biomasse. L’un d’eux a un projet : il assemble des résidus de matière organique avec des fils d’écorces, il les compacte habilement, les recouvre de bois élagués, droits, il appelle cela quai, car il attend un groupe, certains seront chargés et pourront décharger leurs matériels à bonne hauteur, sans courber l’échine : un designer. (Un militaire ?)
L’autre gars, on lui a dit “Fais un abri ! C’est obligé. Il pleut.” Il pense : si l’eau est pure, elle ne tâche pas, si l’eau est pure elle lave et se boit. Si l’eau ruisselle, il en va de même jusqu’à la rivière. Si l’eau gronde, alors nous sommes à la rivière. Si la rivière est assez large alors à l’œil nous y verrons un plan. Un plan est un abri, comme dit la maitresse, un plan est un projet. (Un designer ?)

L’atelier du projet F=F

La maison sous la cascade ne sera pas publiée, elle ne s’insèrera pas dans un schéma directeur.
La maison sous la cascade ne deviendra pas une leaflet pédagogique à distribuer au plus grand nombre.
La maison sous la cascade ne sera pas une expérience esthétique, elle sera comme une cascade.
La maison sous la cascade sera le lieu de préparation aux questions spirituelles et au développement de l’action au cœur du monde.
La maison sous la cascade ne sera pas un lieu de production labellisé.
La maison sous la cascade sera le fruit d’un séjour volontaire, une mise en état de faire, un préambule à l’action.
La maison sous la cascade ne sera pas une étape de la voie royale, ni le fruit de la gratuité sélective.
La maison sous la cascade ne sera pas expertisée.
La maison sous la cascade sera une expérience sous l’eau : le corps et l’être vibrant de concert au son des particules ; le sensible ne sera pas nivelé vers le bas, chacun y trouvera son confort ou pourra s’y donner la mort.
La maison sous la cascade ne sera pas un lieu de retraite, ni d’idéalisme stérile d’une création qui se produirait en silence, dont la concentration se ferait en-dehors de l’être social.
La maison sous la cascade ne pourra pas recevoir de séminaires, ce serait tout bonnement stupide.
La maison sous la cascade se fera le corps du mystère esthétique, le cœur du mystère animiste.
La maison sous la cascade sera la matière-eau de la rivière, l’eau partout, l’hydrométrie maximale, l’encre bavera.
La maison sous la cascade ne prendra pas de majuscules, c’est une maison sous une cascade.
La maison sous la cascade sera l’endroit d’où l’on part.

2. Vues sur le design, soleil couchant

Soleil couchant, vue dégagée.

Le design est un ensemble de petites philosophies de l’instant bricolées pour répondre à l’urgence du monde qu’un spray hors de contrôle enduit d’objets.
En cherchant la cause de cette pellicule, on sera bien en peine de définir ce qui fût déclencheur : une peur primitive qu’il faille se couvrir de choses pour se protéger ou un besoin de compenser le savoir par le faire, ou bien un marquage nécessaire de la différence animale en nous, ou encore le potlatch infini des premiers arrivants… Bref, l’ethnologue en révèle chaque jour une cause et nous même en faisons chaque jour l’amère équation : nous consumons ce qui nous entoure pour trouver un confort à notre séjour sur terre.

Le design est une lecture et une traduction matérialiste du monde au même titre que la production ou la consommation. Seulement il contient la notion de projet, et, plus qu’une concrétisation il est une idée en débat. Ce qui lui donne une liberté naturelle à s’emparer de questions liées au matérialisme. Tout comme les mathématiques appartiennent à tous tandis que les mathématiciens en assurent la théorie et cultivent leurs exigences ; les designers s’emparent de la question matérielle et la confrontent à tous les instants de la vie et à tous les espaces de la société. Cette multitude de philosophies de l’objet qui se bricolent autour de nous, ne sont pas encore assemblées car nous devons en faire la théorie. De plus, pour ajouter à la confusion, au nom du projet, les designers s’adonnent à des hypothèses de trajectoires aussi individualisées que possible, mais au fond, si communes, que leurs énergies se dilapident vers un seul objectif : améliorer le confort. Or, nous semble-t-il, la difficulté à appréhender le mouvement du monde, ou à capturer des instants, ou encore à se projeter «entier» dans un espace-projet, sont autant de territoires à imaginer : là se trouve l’objectif du design, tellement large, présent, comme un au-delà du projet, comme une énigme.

Nous aimerions ici en définir un aspect : contre la prévoyance, racine même du dessein du design, il arrive parfois, par hasard que la part éthérée des objets soit révélée : cet empire de la pensée par exemple, qui s’étend dès lors qu’un assemblage matériel révèle son imaginaire, son possible au-delà. En retournant cette matière-projet dans tous les sens, en lui cherchant son organisation, sa provenance, son devenir, il nous est arrivé d’entrapercevoir cette vaste friche.

Par exemple, nous avons imaginé posséder une rivière. Nous l’avons imaginée dans sa puissance, nous l’avons taillée, sculptée, coupée en tranches, tandis que l’eau glissait entre nos doigts. Nous étions trempés et nous y trouvions des strates qui devenaient projets : la rivière ressource à boire et à produire de l’énergie, la rivière transport de données, la rivière pour le corps en détente, la rivière d’élevage, la rivière à différentes densités, différentes couleurs, le limon, le fond, le contact de l’eau à l’air, les échange d’ions dans l’agitation, un tourbillon… Bienvenue dans FENÊTRE.

Ressources.

Le design se fait sur une base de ressources. Souvent ignorée, cette évidence nous permet de revoir sa filiation à l’Art Décoratif. L’histoire du design retient essentiellement de cette période la nécessité de rendre confortable l’industrialisation de la sphère domestique en pleine révolution industrielle et, ainsi, rendre acceptable la série industrielle. Attitude pragmatique face à une brutale réalité. Toutefois c’est une charmante lecture qui se dessine là, pour nous rassurer : le design serait un sauvetage, une bouée nécessaire et indiscutable.

Seulement, c’est une façon de ne pas décrire le rapport aux ressources comme le moment fondamental du projet. On a, au moment de la révolution industrielle, décidé de prélever les ressources matérielles avec la plus grande violence : perçage, arrachement, explosion, fusion pour la métallurgie ; érosion, pompage, réactions, déformation et pollution de la matière, assemblages nouveaux, souvent toxiques pour la plasturgie. Ces modes d’extraction et de combinaison à l’infini de la matière nous ont fait entrer dans une ère hors norme, divine et instable. Le design, opérateur de l’acceptable fût alors inconscient de ses composants, de ses échappatoires, dissimulés dans le projet.

De cette période, on en a aussi exclu la virulence des revendications pour la prise en compte de ceux qu’on appelle ressources humaines. William Morris (cité par S. Giedion puis A. Midal) révéla dès le départ la schizophrénie du designer. Décorateur et producteur du cadre de vie bourgeois, il pose d’emblée la question de la tâche, du travail ouvrier et de la reconnaissance du peuple : le processus. Il y a cette matière-là, humaine, avec laquelle on fait les objets. Et nous pouvons entendre encore les mêmes, sur un ton désapprobateur nous opposer l’économie et sa real politik comme horizon indépassable de nos vies. Et comme Morris, nous entendons d’autres possibles dans le mot projet, tandis que le processus est en cours.

Méthodes.

L’assemblage. Nous bénéficions d’un fond infini d’objets dont les usages couvrent toutes les activités humaines et au-delà. Leur assemblage est une façon de multiplier encore d’autres usages mais aussi de façon surréaliste d’apprécier les facettes inconscientes et hasardeuses de l’assemblage même.

Nous utiliserons la puissance combinatoire des objets afin de mettre en rébus le monde matériel. Certes, c’est ce que fait le bon décorateur. Mais ici nous choisirons les contenus idéologiques, politiques et sociaux articulés à la force de transcription en assemblages des matériaux et des objets composites. Ces situations surviennent autant du Grand Verre de Duchamp que des phénomènes étranges qui surviennent lorsqu’on brûle une porte pour entrer ou quand un mur reproduit chaque jour une avalanche de galets lustrés jusqu’au divan.
Associés par le hasard de la juxtaposition, les objets borderont nos espaces de vie. Hommes et femmes se trouveront dans un creuset, encerclés d’objets et pourront à nouveau s’exclamer «mais je suis vivant !»

La prospective critique : le design s’invite dans tous les boards d’actionnaires. On n’a jamais vu ça ! Le designer-oracle, le designer grand intendant, le designer-qui-fait-vendre ! Quelles vanités : savez-vous que l’homme ne change pas, qu’il ne désire pas moins que ce qu’il a ? Qu’il veut seulement survivre.

L’épuisement : prenez vos distances puis faites un relevé précis des environs…
Arpentez encore et toujours votre sphère intime. Jalonnez, repérez.
Le mouvement : courrez dans le paysage, imaginez un miroir qui vous reflète vous, dans le monde…

3. Graham Bell, designer aux champs

Un chercheur solitaire se sert de son corps comme observatoire : son K-way et ses poches sont ses limites, au-delà, sans doute, l’explication du mystère de l’antimatière.
Un chercheur (Graham Bell) en équipe construit un observatoire et lance des consignes. On s’exécute, car le mystère c’est aussi bien lui que tout l’air alentour : l’écorcher un peu pour en garder sous l’ongle serait formidable ; on rentrerait au village et on vieillirait en attendant de pouvoir le cloner, en racontant comment on courait les champs sous ses injonctions, sous la pluie, la paille nouée aux pieds, ceci jusqu’à la cloche du dîner - on connaît leurs petites habitudes, aux bons génies (un œuf dur comme une boule bien polie de sucrier en argent une bonne promenade et jamais, jamais de petit déjeuner, sauf etc.).

La famille, les amours courent sur le champ. Les ordres fusent et les cerfs-volants prototypes sont déployés comme des filets Alpha à étranglement pour capturer les théories, débattues sur-le-champ, vivantes mais éphémères. Grand-Papa est là, âgé, les épouses d’alors rejoignent le chercheur et ses assistants (c’était comme ça, Avant). Plaids et fauteuils à bascule : envoyez-les dans les airs ! Le cadrage devient l’obsession :  il voulait sentir le plancher et d’un pas l’herbe drue, il voulait crier ses ordres et douter en aparté, il voulait le cadre dans la forme même de l’expérience - «à la fin de ma phrase, le plan change» - : idéal d’une résolution toujours provisoire, souvent inachevée. C’était l’Egypte de la gravure ! La géométrie des chutes de bois, un dimanche après-midi !

Un pavillon.

4. Creuser le bloc moderne

Lorsque nous décidons de réaliser F=F, nous doutons absolument de nos modes de vie présents face à ceux que nous pourrions élaborer. Nous redoutons notre cadre de vie qui est un détour. Nous sommes intuitifs et curieux. Constitués de nos connaissances pour le moins paradoxales, nous voulons investir les places non pas pour nous immoler ou protester, mais pour procéder à une opération immobilière type stalle urbaine à chevaux de Troie, en contre-canon continu à celui des designers de programmes politiques, à l'intérieur d'un potlatch hors normes, sur une place Syntagma ravagée par la violence des assurances européennes. Coucher de soleil, fin. C'est une aspiration existentielle que l'on signifie à tout moment et qui dépasse une pratique de service : c’est tranchant, un peu rustique, comme on monte une bergerie, en parlant partage, politique, moutons, ni plus, ni moins.

Nous sortons d'une torpeur moderne comme on sort d'un lieu trop éclairé et bruyant. En nous retournant, nous pouvons le décrire : le bloc moderne est un bloc !
Figurez-vous cela : nous vous parlons d'un chantier et derrière, le BLOC sur lequel il faudra bien s'attarder ; autour, un espace pas encore sacralisé. Et nous sommes là.
Alors, opérant de concert, nous décidons de démarrer deux actions importantes :
1- creuser le bloc moderne
2- posséder la rivière

Ce premier numéro en fanzine est un poème à quatre mains. Nous le dédions à l'imaginaire d'un cadre de vie. Le bloc moderne a contraint nos enfances, tous nos amours, tous nos besoins. Nous aimerions à la fois l'éroder, en malaxer la mie, et le déserter pour résider ailleurs, temporairement ou… définitivement.

5. C'est un épuisement.

Disons que l'Histoire peut paraître pessimiste pour le genre humain, puisque ce sont les drames qui l’occupent. L'histoire du design n'y échappe pas, elle est une courte litanie d'échecs, d'errances, de quêtes et de dommages collatéraux, si l’on veut bien l’objectiver.  L'éblouissement de la technique et son rayonnement esthétique ont été adorés, publiés et projetés par tous ; les contempteurs ne s'y sont pas trompés mais ne l'ont pas souvent écrit. Ce sont des odes ou des drames dans tous les cas. Il est temps de lancer une campagne de recherche sur les faces cachées de cette histoire relative.

Histoire suffisante du design.

Au début, il y a cette évidence souvent passée sous silence qui est le fondement même de l’exercice du designer, préambule à tout projet : pour produire des objets, on prélève d'abord sauvagement des ressources matérielles. Perçage, arrachement, explosion, fusion pour la métallurgie. Érosion, pompage, réaction, déformation et pollution de la matière, nouveaux assemblages, souvent toxiques, pour la plasturgie... Bruits et fureurs de nos objets taiseux. Ces modes d'extraction et de combinaison à l'infini de la matière nous ont propulsés dans une ère hors norme, tout aussi divine qu’instable : on entrevoit déjà l'horizon de nos ressources, hélas.

Voilà un siècle que l’on répète que le design améliore le confort grâce à l'industrialisation de la sphère domestique, et cette litanie justifie l'existence même de la série industrielle : le design fut un sauvetage convenu, une bouée nécessaire et indiscutable, un piédestal au mystère de la Technique, reine et fée des métamorphoses. Son mode opératoire favori, c’est le Grand Agencement, mise en scène splendide et dévote des ressources combinées à la technique (technologie), dont les jolis rejetons occupent sans parcimonie notre habitat. C'est un opérateur de l'acceptable, qui ajoute à cette baudruche crevée beaucoup d’effets de sirènes, pour ne pas entendre que la virulence des revendications de ceux qui composent l'autre ressource (RH, telle que compressée dans les boards de direction), est tout bonnement dirigée contre lui.
Mais là rien de plus que ce que le décorateur William Morris n’avait déjà crié à la tribune de ses engagements dans les années quatre-vingt du dix-neuvième siècle : il y a toujours cette matière-là, humaine, avec laquelle on fait les objets ! En 1880 tout comme maintenant, il était évident que tous n'accéderaient pas au bien-être.
Vous aviez aussi fermé les yeux ?

Entre temps, on pourrait raccourcir l’histoire du design au débat moral que les formes incarnèrent : l’ouvrier plus heureux donc plus utile, le consommateur plus heureux donc plus disponible à la nouveauté, le statut des uns et des autres honoré par le matériel et l’accès à la propriété puis à l’héritage, les utilitaristes des deux bords en guerre. Voilà ce qui constitua la dynamique de création du XXème siècle. C’était le carburant. Le moteur de l’industrie fonctionna dès lors en mode deux temps, c'est à dire progrès (on dit maintenant innovation) et autonomie (son mythe absolu). Une industrie dont l'imaginaire caché était la finance et non plus le produit s'esquissait déjà : EADS entrait au Cac 40 tandis que la puissance du design à la pomme ébranlait d'anciennes hégémonies financières. Un modèle imaginaire planétaire dont personne n’a jamais voulu.

La preuve : l’usine a disparu du paysage, absorbée comme un sale rebut du siècle dernier dans le tiers état du monde, alors que ses produits et leurs assurances sont encore la principale source d’enrichissement national... et de consolidation des frontières : il n’y a qu’à voir la flopée d’espions qui protègent les savoir-faire nationaux (et le nombre d’acteurs de ce cinéma qui passent par les fenêtres).
La maison est devenue par défaut le dernier terminal industriel. Entre les deux, la ressource humaine s’occupe comme elle peut dans la vacuité des services et contrats à la personne. Le grand vide existentiel européen au XXIème siècle c'est maintenant le travail, orphelin du projet global.

Et ses formes élastiques se sont bien détendues, de chez soi (enlever ?), partout avec soi (smart phone = smart factory), à un mode périurbain : la production au bout du fil, pas bête, mais chez soi c'est bienvenu dans le dépôt à ciel ouvert. Le siècle de l'infiltration du produit dans le corps et de l’épanouissement du corps dans le produit nous a rendus poreux jusqu’à l’os. Un certain design dominant a réussi aujourd’hui cette épure de nos aspirations, avoir contre être. Mais pourtant les outils sont là, à notre portée. Le corps est encore une ressource. Les récits itou. 
Chaque jour on cherche une nouvelle chanson pour, littéralement, traverser la journée, non ? Alors fabriquer les circonstances pour l’écouter, déterminer (ensemble !) leur température et leurs échanges ventriloques, c'est le projet. Reste à y intégrer directement la critique en agençant les situations, à s’arrimer aux gens et aux paysages à l’aide d’un matériel choisi avec soin ou autoconstruit, au choix spécialisé, adapté, dessiné sur une nappe, en exemplaire unique, sélectionné dans l’échange, en réunion ou sur catalogue spécialisé, pour aller vers le projet de société, de vie. Etc.

Voilà où nous en sommes.



Épuisement.

Épuisons les sujets (hobbies), cartographions les intérieurs (mapping) et les activités (gestion des datas), approchons l’infini des ressources par l’agencement (genre de jardinage). Vivons en exercice, fabriquons des boucles en mode écologie, prélevons et jaugeons l’intérieur du bloc.
Une proposition : le carottage empêche momentanément :

> le Pouvoir d’user du décorum, accusé dans la salle des profilages, en colonnes de matières assemblées dans les coupes, prélevées en cylindres. On le redit : cette matière était là sous nos yeux, c’était de la pure nature transformée, restait juste à la classer selon ses motifs, en colonnes, pour laisser sortir les Confuses Paroles. Il suffisait de la convoquer, cette matière, de l’accuser de tous nos maux, sans circonstances atténuantes. La belle nudité en haillons, au profit des Imaginations.  
Épuisons.

> le Pouvoir en pop-up, la monoculture, les esthètes, les Saint-Laurent Berger, les propriétaires, les marchands, les Bettencourt, les spéculateurs, les armateurs, les associés, les Ojjeh, les grandes familles, la famille, les frères Lazard, l’Ordnung Merkel, le Siècle, le Cercle Charlemagne, le Club des Cent, le Club Bilderberg, le Rotary Club, les coopteurs, le capitalisme redéployé, l’entropie conceptuelle, les directeurs artistiques…

6. Extractions.

Vus d'abord, texture gel, panneaux décoratifs personnalisés, rendu "effet brume", pare-vent translucide, style pointe de glaive, Suivent lumière du jour, blanc neige, froid réglable, bleus clairs (en nuance), rouge sang (de bœuf), couleurs terres (lesquelles ?), velours braisé, tiède au toucher, croix en motif, grain au rendu rêche, bois de cerf usiné, veau en fleur de peau, galuchat de tanche perlé, finition flammée, aspect lunaire, ou de geai, arbre (on dit essence), or fin calibré, perle en enfilade, boue, boue séchée, argile, fiel et cuir de bœuf. On aime bois, champ tourné, couleur mare : glauque, cendre en reflet, lueur diffuse, température de couleur, inflexion, point lumineux, chêne d’atelier, bois flotté, motifs fruits, antibuée, chaume, vert pré et croûte de pain. On remarque tâche, armes du prince, art souverain, nef. Ceux qui cherchent cuirs gras, brun à lèvres, en forme de trône.

Ce que par un, grand, haut, loin, lourd, élégant, long, bien, air, droit, fort, oui, blanc on désigne.
Le plus souvent trois, court, bas, près, leste, tanné, large, plus, terre, courbe, faible, non, noir soigne.

Mais aussi : pierre du bassin, plomb du pilier, un vase un peu long, renversé sur la bouche,  puis feuillage et embase ronde, dessus lequel trois Grâces nues, taille naturelle, jointes dos contre dos, l'eau jaillit des mamelons. Muraille de verdure en deçà. Plinthe d'Ophite & bassin de Porphyre, soit un canal d'un mètre cinquante de large et de deux en profondeur. La réverbération de la verdure des Orangers, le lustre de la pierre et la clarté de l'eau, une diversité de couleurs telle qu'on les voit dans l'arc du ciel, imposent leur règne.

Tout change; tout veut aimer; tout paraît haïr quelque chose : ces objets utiles et simples,
des supports de voyance
bornés à eux-mêmes.

7. 3D : mettre la main dans le dépôt de fil en fusion

Le corps et ses affiliés offrent la capacité unique d'imprimer des pièces et des assemblages multi-matériaux, dotés de différentes propriétés mécaniques ou physiques, en une seule fabrication. Les pièces produites avec le corps offrent des surfaces lisses et durables et leurs détails sont incroyablement précis. Ce système peut imprimer des charnières, des pièces de pression par effleurement et des surmoulages dont les autres technologies sont incapables de réaliser le prototypage. La productivité supérieure, les résultats de qualité élevée et les capacités d'impression multi-matériaux uniques du corps et de ses affiliés permettent aux utilisateurs d'imiter fidèlement l'apparence, la sensation et la fonction d'une palette incroyablement vaste de produits finis.

Exercice de style : prenez un descriptif technique et remplacez la machine par vous-même.

8.  Workshop Window : souvenirs.

C'était l'été. On s’était inscrits au Workshop Window en Ombrie.

Un visionnaire florentin qui n'avait pas été accepté ruminait dehors “L’architecture pourrait être une activité plus enzymatique, elle transformerait le territoire dans le sens horizontal : le paysage agricole serait extraordinaire, puisque c’est une culture étendue, qui n’a jamais de périmètre défini, qui peut changer dans le temps et qui ne produit jamais de cathédrale, jamais de symbole fort !”. Le paysage qu'il voulait dessiner aurait pu orchestrer un quadrillage sensible, on se doutait bien qu'une plaine agricole à perte de vue constituait l’hyper-fenêtre, la plus vaste des baies.

Par contre on avait accepté un héritier qui ne voulait que du verre en tranches, pris entre deux cercles blonds type or : élégance altière et usage commun. Noli me tangere, sauf au passé composé d'une vue qui ne changerait pas.

Dès le début l’amateur s'était mis à épaissir les montants et les charnières pour ne laisser du verre que la taille du photomaton. Il appliquait soigneusement sa laque verte de part et d’autre du cadre, le jaune en bas et le rouge des poignées séchaient déjà.
"je dessine un endroit pour ton regard incertain". Il décorait pour la figure-de-loin. Finalement ce qui comptait c'était toujours plus ce qu’on ferait à l’intérieur et ce qu’on verrait au loin, ce qu’on verrait de l’intérieur quand on fait au loin, et les respirations entre les deux.

Les vigiles de Saint-Gobain avaient fini par défaire les fils de plastique qui entravaient nos pouces, et nous pouvions enfin regarder les échantillons de près. Nos yeux s'abîmaient à découvrir une bulle. Nous étions aveugles et pourtant nous sentions le sable dans l'épaisseur. On se disait : comme c'était liquide avant le laminage, il y avait certainement de l'air qui passait contre ces molécules, tout contre. Elles en avaient sûrement le souvenir et nous aussi.
Chacun arrimé à son échelle s'était mis à écrire des histoires, découpant son paysage ou annonçant la pure liberté à disposer de soi.

Les spécialistes, quels qu’ils soient, délaissent ce qui respire au fond de la matière. Nous raclons donc ce reste, de nos yeux fixés au culot du scanner, pour nous délecter d'histoires de grains. Notre Golgotha des idées surpasse les images et les matières pour aboutir à la plus belle forme qui soit : un présent grandiose cadré par une fenêtre que l’on tient à bout de bras.

par Olivier Peyricot


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