supercampagne
Textes

supercampagne

roman photo, Centre Pompidou

par Olivier Peyricot

Un texte de Olivier Peyricot et Cédric Scandella pour introduire le roman photo supercampagne, catalogue D-Day, Centre Pompidou 2005

© Stéphane Pigeyre, Olivier Peyricot, Cédric Scandella, 2005

La prospective aujourd’hui

Le plus vieux désir du monde / La prospective est un souvenir d’enfance. D’incroyable, elle devient probable, puis réalisée. Nous vivons aujourd’hui dans un monde projeté hier.

Usines à futur / La prospective est un outil de travail accaparé par les oracles du produit. Dévoyée en vitrine à nouveautés, elle vaporise les tendances, esquisse les objets ou mime les usages que nous aurons bientôt. Météoconso.

Quelle prospective ?

Le potentat-design / On devine : le design phagocyte le marketing. On suppose : le design est nommé vice-président de tous les boards. On verra : le design devient enfin le cadre de vie. On s’intéresse : à une grenouille aussi grosse que le bœuf ?

Vanités des vanités des vanités / L’homme ne bouge pas. Il ne s’adapte pas. L’homme ne devient pas meilleur. Il ne désire jamais moins que ce qu’il a. L’homme veut survivre. Il survivra, croyez-le. L’homme est un superhomme. Il est au centre de chaque image.

Notre prospective

superproduction / La date : après-demain. Échelle : le territoire. Les limites : l’excès. Composants actifs : violence, plaisir. Formule : technologie + angoisse + désir = le territoire excessif des plaisirs violents d’après-demain.

Réalisation / « Low-PAO ». Instinct de réalisation. Subjectivité préservée. Moyens illimités mais non raisonnés. Une fois pensée, l’image est faite, la messe est dite.

Qui dans la supercampagne ?

Tous les hommes / Se veulent seuls au monde. En gagnant l’idée de solitude, ils espèrent se sauver. En combinaisons de ski, de plongée, de surf, ils s’échappent dans le paysage. Une armée de robinsons éparpillés, en lutte pour ET contre leur sauvetage.

Papa-design / Comme l’âme de la forêt, le yeti des neiges ou le monstre du lac, l’équipement est le dernier lien avec la civilisation. La performance du matos vous conduit aux frontières, mais sa qualité-sécurité vous ramène au bercail. Peur et sérénité. Esprit et design.

Pourquoi la supercampagne ?

Le paradis européen / Cette nuit, des camions-bennes déversent du sable sur les quais pour que la capitale se réveille à la mer. Les Suisses emballent leurs glaciers pour ne pas faire mentir les cartes postales. La peur de s’ennuyer demain devient une cause nationale.

Le droit au bonheur / Les utopies, les vieilles lunes, les « y’a-ka » arrivent en première position dans le tourniquet de la politique. Minorités et privilégiés au coude à coude. Groupes de pression sur groupes de pression. Démocratie-webcam. La VIe République partage enfin le gâteau. En parts non pas égales, mais uniques. Ce que chacun veut, vous l’aurez tous.

Comment la supercampagne ?

Territoire libéral / Le bonheur total est le nouvel indice boursier. Les multinationales ont si bien fusionné qu’elles n’ont plus de clients à satisfaire mais la collectivité tout entière à servir, l’opinion à marketer et le bien commun à faire fructifier. Le trésor de l’UMTS, le pactole des crédits relais, la martingale des ventes à la découpe dilapidée pour planter des arbres. Ça rapporte autant que ça bourgeonne.

L’écologie recyclée / Enfin, l’écologie n’est plus une idéologie. La mue est achevée. L’arrosage se fait goutte à goutte, l’agriculture est raisonnée, le moteur brûle de l’hydrogène. L’écologie est consubstantielle à l’équilibre consumériste, à la fois « partenaire bien-être » et « agent design ».

Go, supercampagne, go

La conquête du bien-être / Le bio, le naturel, le safe, le sur mesure, le sensitif sont les 8 000 mètres à enchaîner entre 25 et 50 ans. L’ego atteint ses sommets.

La ruée vers le soi / L’eldorado perso est enfoui au plus profond. Il faut l’expulser à coups de sensations. Forceps en base-jump. Tenailles-raquettes. VTT purgatif. Un corps qui jouit oublie qu’il va mourir. Objectif : l’amnésie.

Objets, programmes, systèmes, boum !

Objets / Quel est le sujet de la supercampagne ? Le design. Quel est l’objet du design ? La supercampagne. Dans la supercampagne, le design s’empare nonchalamment de l’architecture et des objets, se hâtant de les produire, sans se préoccuper d’y trouver une qualité. Il regarde ailleurs, plus loin. Il fait de chacun de ses sujets un objet massif, gravitant dans un système relativiste qui transcende les échelles : le monde et l’homme, même avenir.

Programmes / À force de penser « un peu plus de » chaque objet, le design finit par découvrir un langage combinatoire complet, permettant d’articuler des hypothèses sur le monde. Il propose des stratégies, comme on dit « programme architectural » pour la collectivité ou « idéal de vie » pour un individu.

Systèmes / D’objets en programmes, l’activité du designer se déplace selon la complexité grandissante de sa vision. Pour assurer le développement et la réalisation de son « programme », il change de casquette en gardant le sourire et se fait spécialiste des systèmes. Il mue pour devenir ce qu’il devait être : un créateur d’interfaces à échelle variable ; de l’impalpable au territoire, il met en rapport le possible des objets avec l’imaginaire des utilisateurs. L’interface, qui n’est aujourd’hui qu’une composante du design de produits, devient un moment étiré à l’infini comme peuvent l’être les besoins sophistiqués des usagers : sur mesure, partage des valeurs, éloge du réel, densité du contenu, contradiction des désirs ? En permettant la manipulation et la combinaison des dilemmes typiques de nos rapports à l’environnement, le designer produit une contingence salvatrice qui relance plus fort l’énigme. Jusqu’à l’éblouissement du « Système design ».

Le design comme science humaine / La complexité rebute car elle est dépouillée. Nous aimons nous y plonger. Nous voulons l’équiper. Nous rédigeons le cahier des charges, nous planifions le chantier. Nous quitterons alors les archaïsmes culturels qui ramènent le « tout » aux objets. Nous réaliserons enfin notre environnement en usinant son corpus d’objets, ses règles de service, ses hypothèses de développement, d’extension, de sous-menu et de lien.

À l’horizon de la supervie

Dans notre futur / L’expérience sera un mode de vie. Nos allers- retours constitutifs prendront place entre le territoire, entièrement balisé, et l’intime, vaste friche. Nous ne verrons plus nos énigmes projetées sur des écrans de fumée, mais illuminées dans des réseaux complexes de perception. Le monde se révélera dans sa nature, la nature qui nous entoure. Nature, notre nature.

Plus loin encore / Plus loin, moins de. Moins d’objets. Plus de sensations. Moins de « matière ». Plus de « pensées ». Un nouvel équilibre entre superflu et superflux tenu par LE designer, expert reconnu dans l’équipe du projet de vie.

Au final / Au final, tout commence maintenant. Pour vous. L’usager du quotidien que vous êtes mesure-t-il les échelles relatives, les dimensions respectives, les limites naturelles, les aires conceptuelles ? Prenez vos distances avec ce qui vous entoure. Puis faites un relevé précis des environs. Utilisez d’abord les outils intégrés au paysage. Puis les moyens cachés qui vous habitent. Arpentez votre sphère intime comme un espace en dur. Performance mentale, réflexion sur soi. Besoin d’aide ? Tenez, on vous dresse un miroir de vous dans le monde, voir ci-contre.

par Olivier Peyricot


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